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Trouver des solutions
avec Ludovic Lagarde 

Une master-classe de l’Académie Décentralisée de l’UTE

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Née du projet de l’Union des Théâtres de l’Europe, l’Académie Décentralisée propose un cycle de master-classes internationales à destination des jeunes professionnels (comédiens, metteurs en scène, dramaturges ou scénographes) qui travaillent au sein des théâtres membre de l’UTE. 

Matthias Langhoff à Athènes, Lev Dodine à Saint-Pétersbourg, Hans-Werner Kroesinger à Graz, Georges Lavaudant à Palerme, Viktor Bodo à Porto, Eric de Vroedt à Bochum et Csaba Antal à Moscou… tous ont déjà dirigé une master-classe de l’Académie Décentralisée et contribué à ce vaste chantier ouvert par l’UTE : celui de la formation d’une génération d’artistes résolument européenne, « unie dans la différence » selon l’expression consacrée par Michel De Certeau. Car c’est bien l’éternelle dialectique du commun et de la différence que ce programme tente de résoudre, en permettant à de jeunes gens issus d’horizons artistiques et culturels divers de se rencontrer, d’échanger leurs points de vue, de partager leurs savoir-faire, tout en se formant auprès d’une figure importante du théâtre européen.

Après Bochum et Moscou, c’est à Reims que se poursuit la saison 2015/2016 de l’Académie Décentralisée. Ludovic Lagarde, metteur en scène et directeur artistique de la Comédie de Reims, y dirige une master-classe consacrée au texte de Falk Richter, Small Town Boy. Les participants sont des comédiens âgés de 24 à 32 ans, ils viennent de Bulgarie, de Grèce, de Hongrie et d’Italie, tous ont déjà fait leur preuve auprès d’un théâtre de l’UTE, celui-là qui les a choisi pour participer à l’événement. Ils s’appellent Kata Bach (Vígszínház, Budapest), Maria Teresa Campus (Teatro di Roma), Ruggero Franceschini (Piccolo Teatro, Milan), Delyan Plamenov Iliev (Sfumato, Sofia) et Chryssa Toumanidou (Théâtre National de Grèce du Nord, Thessalonique).

Je les rencontre à l’heure du déjeuné, c’est leur dernière journée de travail. L’ambiance est détendue,  une grande complicité semble s’être déjà installée entre les participants et Ludovic Lagarde. Cela ne fait pourtant que trois jours qu’ils se connaissent. « Mais trois jours, c’est long, explique Delyan Plamenov Iliev, nous avons travaillé 24h/24 et pas seulement pendant les horaires de master-classe ».  Réunis sur une très courte période de temps, c’est aussi dans l’approfondissement d’un dialogue permanent, qu’a résidé pour eux la clé d’un travail en commun. « Nous avons beaucoup discuté, raconte Maria Teresa Campus, le texte lui-même nous a fourni l’occasion de parler de l’Europe, car les situations que décrit Falk Richter dans son texte nous ont souvent rappelé ce dont nous faisons l’expérience dans nos pays respectifs ». Et Chryssa Toumanidou d’ajouter combien il a été enrichissant pour elle de découvrir comment ses camarades européens se représentaient son pays, la Grèce. « J’ai également aimé me confronter à d’autres manières de faire et de penser le théâtre, me dit-elle en aparté, en Grèce, la grande majorité de la création théâtrale donne une place importante au texte, ici, avec mes camarades bulgares et italiens, j’ai découvert une approche plus physique du théâtre ».

Si les participants insistent sur l’apport personnel important qu’a représenté pour eux un tel croisement de cultures, Ludovic Lagarde inscrit sa réflexion sur le plan de sa pratique artistique. Pour lui, le fait de travailler avec des comédiens venus d’horizons culturels et artistiques divers n’a pas eu d’incidence fondamentale sur sa manière de pratiquer la mise en scène. Prendre en compte la singularité de chacun des comédiens présents sur le plateau, explique t-il, fait partie de son travail de metteur en scène. Que ces derniers soient ou non de même nationalité, langue ou culture, ne change rien à la donne. Il souligne par ailleurs que s’il a pu constater de nombreuses différences entre les participants de sa master-classe, ce sont sans doute tout autant des différences de culture et de formation, que de personnalités.

Quant au choix de travailler sur Small Town Boy de Falk Richter, celui-ci n’a pas été évident. Ce texte-matériau forgé dans la « tradition post-dramatique » d’un théâtre de la performance, appartient à un univers dramaturgique assez éloigné de celui de Ludovic Lagarde. C’est avant tout pour sa dimension politique, que le metteur en scène a choisi de le proposer à ses participants. A la fois expression et symptôme des maux de notre siècle, Small Town Boy dessine un monde de « solitudes interactives », où des personnages habités de désirs contradictoires redoublent le vide de leur existence par l’expression logorrhéique d’un malaise profondément contemporain. Tentative exemplaire de théâtre politique, le texte – dépourvu de toutes indications scéniques – offre également des défis de mise en scène intéressants. « Trouver des solutions », c’est ainsi que Ludovic Lagarde résume modestement le travail de recherche qu’il a mené trois jours durant avec les participants de sa master-classe. Parfois, c’est le plateau qu’il faut travailler, parfois c’est le texte qui pose question, comme dans cette scène où un personnage évoque une anecdote si spécifique au contexte allemand, que sa portée échappe à un public étranger. C’est l’éternelle question de la transposition culturelle : trahison ou solution ? Ainsi, qu’il s’agisse de questionner le texte ou d’expérimenter des outils scéniques, la présence d’acteurs aux univers variés était une chance, souligne Ludovic Lagarde. Et c’est ensemble, dans le dialogue et la mise à l’épreuve du plateau, qu’ils ont avancé pas à pas dans leur quête de « solutions ».

Dans la grande salle, exceptionnellement vide, de la Comédie de Reims, j’ai la chance d’assister à leur dernière après-midi de travail. Sur le plateau, ils interprètent quatre monologues très différents les uns des autres : l’ironie, la révolte, la mélancolie, la bêtise s’invitent sur scène, où se dessine au fil des monologues un espace fragmenté par l’impossible communication entre les êtres. Ce beau travail témoigne à la fois de la qualité des jeunes comédiens présents et du savoir-faire de Ludovic Lagarde, qui a su créer les conditions de possibilité d’un travail exigeant, dans la confiance et la bonne humeur.

 

Une masterclasse dirigée par Ludovic Lagarde Avec Kata Bach (Vígszínház, Budapest), Maria Teresa Campus (Teatro di Roma), Ruggero Franceschini (Piccolo Teatro, Milan), Delyan Plamenov Iliev (Sfumato, Sofia) et Chryssa Toumanidou (Théâtre National de Grèce du Nord, Thessalonique) Assisté de Sophie Engel Du 2 au 6 juin 2016 A la Comédie de Reims, France Un événement dans le cadre de l’Académie Décentralisée de l’UTE Avec le soutien du programme Europe Créative de l’Union européenne

Published on 11 June 2017